SquareMind lève 18 millions pour cartographier la peau à l’ère de l’IA
Le chiffre donne le vertige : en moins de trente-cinq ans, le nombre de cancers de la peau en France a triplé. Dans le même temps, les dermatologues se font de plus en plus rares : la profession a perdu 20 % de ses effectifs en trois décennies, et les délais pour décrocher un rendez-vous s’allongent inexorablement. Face à cette équation insoluble, une start-up parisienne pense avoir trouvé une réponse technologique en lançant un robot capable de cartographier l’intégralité de la peau d’un patient en moins de dix minutes. Cette société, dont le nom est SquareMind, vient d’ailleurs de boucler une levée de fonds de 18 millions d’euros pour accélérer son développement. Scala Patrimoine décrypte les ressorts de l’opération.

Un outil vieux de trente ans
Pour comprendre l’enjeu, il faut d’abord saisir les limites des outils actuellement à disposition des dermatologues. Romain Vidal, cofondateur de Teampact Ventures et investisseur au capital de SquareMind, explique ainsi que les professionnels utilisent le même instrument depuis 1989 : le dermatoscope. « Le dermatologue est contraint de regarder avec attention la peau du patient, de poser sa loupe sur une zone sur laquelle il a un doute. Cette loupe lui permet un grossissement de 10 à 20 fois. Ces méthodes ont cependant leurs inconvénients et laissent la porte ouverte aux erreurs de concentration. »
Le problème va au-delà du simple inconfort technique. L’examen de dépistage reste l’acte le plus pratiqué en dermatologie, et la demande ne fait que croître avec le vieillissement de la population. Or, le temps manque structurellement pour une documentation approfondie, pourtant indispensable au dépistage précoce. D’autant que, comme le rappelle Romain Vidal, « 80 % des mélanomes n’apparaissent pas sur les grains de beauté, mais sous forme de nouvelles lésions qu’un œil non outillé peut aisément manquer ».
Swan, le robot qui scanne tout
C’est dans cette brèche que s’engouffre SquareMind. La start-up, fondée en 2019 par Ali Khachlouf et Tanguy Serrat, a développé Swan : un robot doté d’un bras articulé qui passe méthodiquement sur l’ensemble de la surface cutanée, la numérise et la cartographie.
Au-delà du scan initial, le système constitue ce que ses concepteurs appellent un « jumeau numérique » de la peau, une représentation détaillée, consultable et comparable dans le temps. « Il est essentiel de faire un suivi longitudinal », insiste Romain Vidal. « Leur outil est capable de comparer un état à un autre, de manière extrêmement granulaire, en suivant chaque modification à l’échelle de la peau, à un rythme de six mois, un an. » Le dossier peut ainsi suivre le patient, même en cas de changement de médecin.
Là où le diagnostic reposait jusqu’ici sur la mémoire du praticien ou des photographies éparses, Swan offre une base de données structurée et exploitable sur le long terme. « SquareMind, c’est la première technologie au monde capable de faire deux en un », revendique ainsi le cofondateur de Teampact Ventures. « D’une part, elle scanne le corps en entier en à peine quelques minutes. D’autre part, chaque point scanné peut être zoomé, permettant au professionnel d’établir un diagnostic avec une grande précision, même à distance. »
Une réponse aux déserts médicaux ?
Ce robot peut aussi être une partie de la réponse aux problèmes des déserts médicaux. Il s’inscrit dans le cadre de ce que Romain Vidal appelle un découplage entre la manipulation et le diagnostic. « Un radiologue ne manipule plus ses patients ; il reçoit les images et les analyse dans la foulée pour établir son compte rendu. La dermatologie peut suivre une évolution comparable. Or, ce sont souvent les verticales médicales où l’on retrouve les délais d’attente les plus importants. Un dermatologue va passer la majorité de son temps sur de la manipulation, de l’observation, et finalement assez peu sur le diagnostic, et encore moins sur le contact patient. Ces progrès pourraient ouvrir ces verticales à la télémédecine. »
Le robot, commercialisé autour de 200 000 euros, peut être acheté par des établissements hospitaliers ou loué par des praticiens libéraux ou de petites structures. « Le choix entre la location et l’achat est plutôt une facilité pour les professionnels, s’ils préfèrent être en CAPEX ou en OPEX », résume Romain Vidal. La start-up revendique déjà 30 millions de dollars de précommandes.
Ali Khachlouf, le CEO, cadre la proposition de valeur en termes de charge cognitive autant que de productivité : « Notre technologie agit comme un compagnon : elle contribue à réduire la charge cognitive, optimise le temps médical et facilite une documentation complète, permettant aux médecins de se concentrer sur la prise en charge des patients et la décision clinique », explique-t-il au journal Les Échos.
Le dermatologue reste toutefois le seul maître du diagnostic. Swan ne décide pas : il documente et alerte.
Un tour de table prometteur
Le profil des investisseurs mérite attention. Le tour est mené par le fonds Deep Tech 2030, géré par Bpifrance dans le cadre de France 2030, et par Sonder Capital, un fonds californien cofondé par Fred Moll, fondateur d’Intuitive Surgical, le leader mondial de la robotique chirurgicale dont la capitalisation flirte avec les 150 milliards de dollars. Adamed, Calm/Storm Ventures et Teampact Ventures complètent le tour de table.
« C’est le leader absolu de la robotique chirurgicale », note Romain Vidal à propos d’Intuitive Surgical. « Avoir son fondateur au capital envoie un signal fort dans un secteur où la crédibilité scientifique et industrielle compte autant que les projections financières. »
Les deux fondateurs ont eux-mêmes des parcours qui rassurent. Ali Khachlouf, ingénieur de CentraleSupélec, a débuté en conseil stratégique chez Oliver Wyman avant de passer par la finance et le M&A. Tanguy Serrat apporte le profil scientifique. Tous deux sont passés par Entrepreneurs First, l’accélérateur international réputé pour ses exigences de sélection. « C’est un point de rencontre entre scientifiques et des profils business», souligne le cofondateur de Teampact Ventures, « dont l’entrée au capital constitue un signal scruté par le marché du venture capital ».
Avec cette levée, SquareMind entend lancer la commercialisation de Swan en Europe et aux États-Unis, tout en poursuivant ses travaux sur la détection du cancer de la peau en collaboration avec des experts reconnus dans le domaine. « Un boulevard s’ouvre pour SquareMind », conclut Romain Vidal. «C’est une opportunité gigantesque. Maintenant, il faut convertir cela en chiffre d’affaires.»
Gageons que les investisseurs suivront cela de près, avec ou sans dermatoscope.
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