Nucléaire : Jimmy Energy lève 80 millions d’euros, soutenu par France 2030
C’est dans le cadre solennel du deuxième Sommet mondial sur l’énergie nucléaire qu’Emmanuel Macron a réaffirmé le soutien de l’État à Jimmy Energy, via le plan France 2030. Un appui de poids pour la jeune pousse française, qui poursuit le développement de son micro-réacteur à fission et s’apprête à franchir une étape décisive : celle, toujours délicate, de l’industrialisation. Les équipes de Scala Patrimoine sont ainsi allées à la rencontre de Sébastien Le Roy, Partner chez Serena, pour décrypter cette opération d’envergure.

Une chaleur nucléaire au plus près des industriels
Fondée en novembre 2020 par Antoine Guyot et Mathilde Grivet, Jimmy Energy revendique un nom qui n’est pas sans évoquer, avec une certaine malice, le dessin animé Jimmy Neutron. Mais derrière cette référence légère, l’ambition est tout sauf anecdotique.
Contrairement aux acteurs historiques comme EDF, l’entreprise ne cherche pas à produire de l’électricité. Son terrain de jeu est ailleurs : la chaleur industrielle. Grâce à ses petits réacteurs modulaires (SMR), Jimmy entend fournir directement aux sites industriels l’énergie thermique dont ils ont besoin.
« Les industriels ont besoins de beaucoup de chaleur pour faire sécher du plâtre ou de l’Amidon, par exemple. Or, dans la plupart des cas, la seule façon d’y arriver consiste à brûler des énergies fossiles. Notre solution consiste à bâtir des petits bâtiments intégrants petits réacteurs sur les sites industriels », explique Antoine Guyot, cofondateur et PDG de Jimmy au micro de la chaine BFM business.
Pour les industriels, la promesse est séduisante. Sébastien Le Roy, Partner chez Serena, souligne qu’ils bénéficient ainsi « d’une chaleur décarbonée, d’une meilleure prévisibilité des coûts – historiquement très volatils – de dépenses énergétiques réduits, à un prix compétitif par rapport aux autres sources de chaleur. »
Un angle mort de la décarbonation
La chaleur industrielle reste un sujet étonnamment peu visible dans les débats publics, alors même qu’elle pèse lourd. « Celle-ci représente entre 22 % et 25 % des émissions de CO₂ dans le monde, ce qui en fait tout simplement un des trois plus gros postes d’émissions globales », relève Sébastien Le Roy.
Et les alternatives crédibles ne se bousculent pas. « Les solutions pour remplacer les énergies fossiles pour les industriels sont très peu nombreuses, au regard des contraintes opérationnelles des industrielles. L’hydrogène, par exemple, ne constitue pas une réponse viable. Le nucléaire apparaît ainsi comme l’une des rares options crédibles. »
Pour autant, Jimmy Energy ne prétend pas réinventer la physique nucléaire. L’entreprise s’appuie sur des technologies éprouvées, un choix assumé qui a séduit ses investisseurs. « Nous privilégions les investissements dans des entreprises engagées dans la décarbonation, en assumant davantage un risque de mise sur le marché (“go-to-market”) qu’un risque technologique », reconnaît le partner de Serena.
Jimmy Energy, un défi d’exécution plus que de science
Le véritable enjeu pour Jimmy n’est donc pas tant technologique que stratégique et industriel. Malgré le coût relativement important du réacteur, celui-ci aurait une durée d’exploitation estimée à vingt ans.
Dans un secteur où les obstacles sont nombreux – techniques, financiers, réglementaires – les exemples d’échecs ne manquent pas. En France, la startup Naarea, qui développait pourtant une approche innovante, est aujourd’hui en liquidation judiciaire.
Jimmy Energy, de son côté, semble progresser sans faux pas majeurs. Sur le plan réglementaire, l’entreprise a déposé début 2024 une demande d’autorisation de création (DAC) auprès de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), devenant ainsi le premier acteur des SMR à initier cette démarche en France.
Reste la question sensible de l’approvisionnement en uranium, dans un contexte géopolitique tendu. « L’entreprise s’appuie sur un type d’uranium enrichi plus performant. À ce stade, Jimmy a sécurisé son approvisionnement », assure Sébastien Le Roy. « Cela va permettre à l’entreprise de déployer ses premiers sites industriels sans difficulté. Cela constitue également une barrière à l’entrée significative, dans un contexte où l’accès à l’uranium enrichi reste complexe. »
Le premier client est déjà identifié : une raffinerie française située en Saône-et-Loire. Et l’intérêt ne se limite pas à l’Hexagone. En France comme ailleurs en Europe, la demande se fait sentir. La mise en service du premier micro-réacteur est désormais attendue à l’horizon 2029-2030, soit un décalage d’environ trois ans par rapport aux prévisions initiales.
Une levée de fonds au-delà des attentes
Initialement, Jimmy Energy visait une levée de 50 millions d’euros. Le résultat dépasse les ambitions : plus de 80 millions ont finalement été réunis. Environ la moitié provient de fonds propres, dans un tour mené par le Crédit Mutuel Alliance Fédéral, aux côtés notamment d’ADEME Investissement et des actionnaires historiques, dont Serena. Les 40 millions restants sont apportés par l’État via France 2030.
« Cette levée de fonds vise à financer la mise sur le marché du premier réacteur nucléaire et à accélérer le développement commercial, tout en anticipant la phase d’industrialisation à venir », souligne Sébastien Le Roy.
L’appui public, lui, dépasse la simple dimension financière. « L’obtention du soutien du gouvernement français constitue un signal très positif. À travers cet appui, l’État valide la pertinence et le potentiel du projet Jimmy. Après un audit approfondi de l’ensemble des projets de réacteurs nucléaires en France, Jimmy figure parmi les rares à avoir franchi toutes les étapes et à avoir obtenu un financement aussi significatif de la part de France 2030. »
Un soutien qui s’inscrit aussi dans une logique plus large. « Le projet revêt également un caractère stratégique du point de vue de la souveraineté énergétique nationale. En France comme en Europe, les signaux politiques et économiques sont aujourd’hui favorables à ce type de projets. »
Une concurrence limitée
Sur ce segment très spécifique, la concurrence directe reste limitée. Calogena peut être mentionnée, mais ses applications visent davantage des usages urbains. Quant aux nombreux projets de SMR annoncés ces dernières années, beaucoup n’ont pas survécu.
Jimmy Energy avance donc avec une certaine prudence, mais aussi confiance, avec l’envie de s’imposer comme un acteur clé de la chaleur industrielle décarbonée.
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