Conférence : comment les family offices intègrent les cryptoactifs dans la gestion de patrimoine de leurs clients

Guillaume Lucchini, associé fondateur de Scala Patrimoine, est intervenu lors du Forum de la gestion privée organisé par L’AGEFI, rendez-vous désormais incontournable où se retrouvent chaque année banquiers privés et family officers pour débattre des grandes mutations du secteur.

Il participait à une table ronde consacrée à une question devenue centrale : « Comment les banques privées et les family offices placent-ils l’épargne de leurs clients libellée en cryptos ? » À ses côtés figuraient Henri Grellois (Octave Family Office), Alexandre Ortis (Banque Delubac & Cie) et Ronald Richter, Regional Director de Bitwise en Europe. Les échanges étaient animés par Nessim Ben Gharbia, journaliste à L’AGEFI Patrimoine.

D’emblée, une interrogation s’impose : parle-t-on encore du même marché qu’en 2017 ?

Pour Guillaume Lucchini, la rupture est nette.

Nessim Ben Gharbia. Vous avez accompagné les débuts de l’investissement en cryptoactifs sur le marché français. Est-ce qu’on parle encore du même marché qu’en 2016-2017 ? Qu’est-ce qui a réellement changé ?

Guillaume Lucchini. À l’époque, très peu de professionnels de la gestion de patrimoine s’étaient emparés du sujet. Chez Scala Patrimoine, nous avions été sollicités par de nombreux clients sur des questions essentiellement fiscales. Beaucoup de détenteurs de cryptoactifs avaient alors des profils assez atypiques : des ingénieurs, des développeurs, souvent directement impliqués dans la construction de la blockchain et rémunérés en partie via le minage.

Cette période était véritablement charnière dans l’essor des cryptoactifs. Certains se sont retrouvés avec des valorisations très importantes, notamment lors de la première envolée spectaculaire de 2017. La question qui se posait alors était avant tout fiscale : comment structurer ces patrimoines soudainement constitués ?

À ce moment-là, le cadre était extrêmement flou. Il n’existait pas de régime spécifique, et les cryptoactifs étaient, par défaut, assimilés à des revenus relevant du BNC ou du BIC selon les cas. Une situation parfois très pénalisante pour les détenteurs de ces actifs. Nous avons donc travaillé, aux côtés d’avocats fiscalistes, à faire évoluer cette lecture vers une imposition en plus-values mobilières. Mais il faut être clair : en 2017, on ne parlait pas encore de classe d’actifs à proprement parler.

Nessim Ben Gharbia. Et du côté des investisseurs que vous avez accompagnés, qu’est-ce qui a changé ?

Guillaume Lucchini. Le changement est assez tranché. Au départ, on était face à des gens portés par une conviction, presque philosophique. Ils participaient à la construction d’un écosystème, ils y croyaient vraiment.

À partir de 2017, un tout autre profil a fait son apparition : des investisseurs bien plus opportunistes, attirés par la perspective de gains rapides. On est passé d’une logique de bâtisseurs à quelque chose de beaucoup plus spéculatif.

Aujourd’hui, la majorité des nouveaux entrants appartient à cette seconde catégorie. Nos clients historiques, eux, ont fait le choix de garder leurs actifs. Ils n’ont pas cherché à multiplier les allers-retours. Leur engagement reposait sur une vision de long terme, pas sur une logique purement financière.

 « Investir en cryptoactifs, c’est accepter de pouvoir perdre son capital »

Nessim Ben Gharbia. Ces dernières années, les cryptoactifs ont souvent été associés, dans la presse, à des épisodes de forte volatilité, voire à des arnaques. Observez-vous ces dérives ? Et comment lutter contre ce mythe de l’argent facile ?

Guillaume Lucchini. Il existe clairement un effet générationnel. La première vague, celle de 2016, regroupait des profils très qualifiés, impliqués intellectuellement et technologiquement. En 2017, tout change : c’est l’irruption de l’idée d’argent facile.

Avec elle apparaît une nouvelle catégorie d’investisseurs, souvent mal préparés à la réalité des marchés. Les épisodes de volatilité qui ont suivi ont été violents. Certains ont vu leur portefeuille perdre jusqu’à 60 % de sa valeur en très peu de temps.

Le marché est ensuite reparti, porté par la multiplication des cryptoactifs, distincts du bitcoin et de l’ether. Certains investisseurs ont d’ailleurs réalisé des gains considérables. Je pense notamment à l’un de nos clients, aujourd’hui à la tête d’un portefeuille d’une quinzaine de millions d’euros, initialement attiré par l’idéal de décentralisation. Il est désormais dans une logique de restructuration, cherchant à monétiser une partie de ses positions.

Nessim Ben Gharbia. Si l’on compare la crypto au venture capital, est-ce plus risqué, moins risqué ? Comment situer le curseur ?

Guillaume Lucchini. Il y a d’abord une dérive qu’on ne peut pas ignorer : celle de la finance traditionnelle qui cherche à s’approprier un actif qui lui échappait totalement à l’origine, et à y recréer ses propres mécanismes d’intermédiation, avec les rétrocommissions qui vont avec.

Au sein de notre multi-family office indépendant, Scala Patrimoine, nous accompagnons de nombreux investisseurs en cryptoactifs dans l’organisation de leur patrimoine, mais nous ne leur avons jamais directement conseillé d’acheter du bitcoin ou de l’ether. Un investisseur n’a tout simplement pas besoin d’un CGP ou d’un MFO pour accéder à ces marchés.

On entend aussi beaucoup parler de décorrélation avec les marchés traditionnels. Les récents épisodes sur les marchés mondiaux invitent à nuancer ce discours. On observe des parallèles assez nets, dans certaines configurations de marché, entre le bitcoin et les grandes valeurs technologiques.

Reconnaissons également que les cryptoactifs restent difficiles à appréhender, y compris pour des professionnels. Certains les abordent comme n’importe quelle autre classe d’actifs, avec une logique d’intermédiation classique. C’est là que les dérives peuvent surgir.

La responsabilité du conseil ne peut pas être balayée d’un revers de main. On a déjà entendu ce type de discours dans d’autres scandales financiers. Il faut savoir dire non à certains produits.

D’autant que la clientèle concernée est, pour une bonne partie, patrimoniale. Elle cherche avant tout à préserver ce qu’elle a construit, en visant une performance un peu supérieure à celle d’un livret A ou d’un fonds en euros.

Nessim Ben Gharbia. Quelle est alors la bonne grille de lecture ?

Guillaume Lucchini. Celle du venture capital, à mon sens. Investir en cryptoactifs, c’est accepter de pouvoir perdre son capital. Ça ne veut pas dire qu’il ne faille pas y aller. C’est avant tout une question de convictions personnelles.

Chez Scala Patrimoine, certains de nos clients ont plus de 60 ans et souhaitent s’y exposer ; d’autres ont 25 ans et refusent catégoriquement. Le rôle du conseil, finalement, c’est d’aider à comprendre, à encadrer, et parfois à anticiper les enjeux autour de cet actif.

L’intervention du régulateur et l’implication croissante des banques vont dans le bon sens. Soyons cependant lucides, la France accuse encore un retard par rapport à des pays comme la Suisse, où de nombreuses opérations sont déjà réalisées par des établissements qui ont intégré ces actifs dans leur offre, notamment via des mécanismes comme le crédit lombard. C’est un indicateur parmi d’autres que le marché se structure. Mais que nous n’en sommes qu’au début.